Je te dirai les mots bleus, les mots qu'on dit avec les yeux… Cette berceuse pop de Christophe, à la mélodie entêtante, et pas si bluette qu'elle n'y paraît, semble avoir été écrite pour venir se poser, avec l'infinie délicatesse d'un battement d'ailes de papillon, sur les images d'Alain Corneau, elles-mêmes butinées au pollen de la littérature. Après la raideur japonisante de STUPEUR ET TREMBLEMENTS, les mots en creux de Dominique Mainard, écrivaine de l'enfance suspendue. Corneau les a adaptés avec le même souci de justesse, de toucher à la sève fragile de l'univers enfantin. Taches de feutre et bulles de savon dans un ciel imaginaire.
Ces mots bleus, ce sont ceux qu'on ne peut pas dire, des mots traîtres, trompeurs, porteurs de maléfices, qui ont emporté dans leur flot une grand-mère liseuse de contes, ou véhiculent le souvenir traumatisant d'un père arrêté et fusillé par la Gestapo, parce qu'il ne parlait pas "la bonne langue". Ces mots sont associés à la mort, au point que Clara et sa fille Anna ont perdu confiance en eux : la mère a refusé d'apprendre à lire, tandis que la petite se mure dans un silence éloquent. Jusqu'à ce qu'un enchanteur, éducateur dans un institut de sourds-muets, ne leur réapprenne, par le langage des signes, à vivre, à aimer, à communiquer.
Ce film est d'abord un numéro d'acteurs, tous d'une grande sobriété (Sylvie Testud, et même Sergi Lopez !), porté par le regard bleu d'une petite fille (Camille Gauthier), tellement adulte, et d'une incroyable expressivité. C'est aussi une atmosphère : ambiance flottante et brouillards nébuleux, quelque part entre Chéreau et Coppola. Un univers duveteux, fait de moments caressants et de bris tranchants. Un réel constamment insufflé d'onirisme, peuplé de fantômes et de rêves, qui se dérobe à l'appel du large. Des peurs maladives, qui rendent vulnérables, à la parole qui libère, cathartique et presque originelle. On le ressent comme un effleurement, l'affleurement d'un bonheur timide, l'inflorescence d'un amour.
Corneau filme ces bleus de l'enfance tout en douceur et en douleur, comme un cri ravalé, une terreur maladroite, qui s'achemine peu à peu vers l'apaisement. Dans ce film, ce sont les oiseaux qui parlent et les humains qui restent muets. Jusqu'au moment où la main se lâche, où l'attachement et le réconfort vont ranimer ces mots tus, si longtemps étouffés. Ceux qui rendent les gens heureux, dit encore la chanson. Sans cesse à la lisière du mélo, sans y céder vraiment, LES MOTS BLEUS procure un de ces bouleversements émotionnels, rares et précieux, qui font que la vie est un peu plus belle après.
Ne vous privez pas de cet instant magique, profond, sincère, qui fait du bien où ça fait mal…
>> Lire la suite
(www.commeaucinema.com)