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30 Octobre 2005 | Imprimer cet article | Envoyer à un ami
Marc Casanova, une vie bouleversée

Le destin l'a frappé le 30 août 1994. Marc Casanova avait alors 48 ans, un métier d'éditeur qui le passionnait, une nouvelle compagne, deux fils qui réussissaient brillamment leurs études, et plein de projets. En l'espace d'une journée, sa vie a basculé dans un monde qui lui était "totalement étranger" .   Source : LE MONDE | 27.10.05 | 14h02 • Mis à jour le 27.10.05 | 14h02

Paraplégique depuis onze ans, il garde un double espoir : obtenir de la justice une reconnaissance de son statut de victime, puisqu'il y a eu, selon lui, faute médicale ; et bénéficier des avancées de la recherche qui permettront peut-être, un jour, de remettre debout les "condamnés" à la chaise roulante.

 

Ce double espoir ­ pour tenter de réparer ce qu'il vit comme une "double peine" ­ c'est sa béquille, sa raison de vivre. Son avocate vient de déposer une requête devant la Cour de cassation afin d'obtenir l'examen d'un pourvoi. Lui suit pas à pas les progrès de la science, s'informant sur Internet de la moindre avancée médicale tentée aux quatre coins du monde.

 

De sa vie d'avant, il a gardé son caractère optimiste : "A un moment donné, je me suis dit "Il faut faire avec" et, finalement, on découvre que les résistances de l'individu vont beaucoup plus loin que ce que l'on croit." Séances de kinésithérapie à répétition, exercices quotidiens sur l'appareil de verticalité... il tente de vaincre les douleurs neurologiques qui l'assaillent chaque jour et lutte contre "ce sentiment permanent d'être dans un étau qui vous broie" .

 

Dans le salon de son appartement parisien, il parle sans complexes de ses problèmes d'autonomie vésicale ou de son recours au Viagra pour maintenir "une forme de sexualité" . Dans sa "pharmacie" , malheureusement "non ambulante" , il a toujours refusé d'inclure les antidépresseurs maintes fois proposés par les médecins. Parce qu'il veut rester "vivant" et non pas "abruti" . Sa famille ne l'a jamais vu déprimé. "Il n'accepte pas son handicap, mais il est capable de vivre avec. En façade, c'est comme s'il l'avait surmonté" , témoigne Mathieu, l'un de ses fils.

 

Aux problèmes de santé s'ajoutent le drame financier ­ qui oblige à demander de l'aide à la famille pour payer le fauteuil roulant ­ et les difficultés de la vie quotidienne. "Dès que l'on veut faire autre chose que simplement discuter chez lui, on est confronté au handicap. Lorsqu'on sort dans la rue, il y a comme une sorte de honte et de maladresse, on ne sait pas comment faire avec tout cela" , raconte Mathieu. Prendre le bus, trouver un taxi, manoeuvrer le fauteuil sur des rues ou des trottoirs non adaptés, renoncer à aller dîner chez les amis qui n'ont pas d'ascenseur, tout est compliqué. "La place du handicapé dans la société est embryonnaire" , constate Marc Casanova, qui rêve d'une association "à la Act Up" pour défendre le droit des handicapés "dans un vrai rapport de forces avec les pouvoirs publics" . Et puis il y a le regard des autres, "empreint de paternalisme ou d'infantilisation" . Comme cette boulangère qui, lorsqu'il demande un éclair au chocolat, lui lance : "Mais c'est qu'il est gourmand !"

 

L'histoire de Marc Casanova, c'est un peu une histoire de fou. Ce fameux 30 août 1994, onze heures fatales se sont écoulées entre la forte douleur qui l'a conduit aux urgences de l'hôpital parisien Saint-Michel et l'opération de la dernière chance pratiquée par un neurochirurgien de l'hôpital Lariboisière. Onze heures au cours desquelles il sent ses jambes se dérober et entend les médecins parler d'"hystérie aiguë" et d'"hypoesthésie des jambes subjective" , autrement dit de simulation de la paralysie. Finalement, une IRM livre des résultats sans appel : il ne s'agit pas d'un trouble psychique mais d'un "hématome épidural" , c'est-à-dire une compression de la moelle épinière consécutive à l'éclatement d'une veine. A l'issue de l'intervention, Marc Casanova reste paraplégique.

 

Après des mois d'hospitalisation et de rééducation intensive mais vaine, il décide, en mai 1997, de porter plainte contre l'hôpital Saint-Michel. "Quand on a emménagé, j'ai craqué, car j'ai réalisé ce que ça allait être de vivre avec un handicapé. On se retrouve seule face à son destin et personne ne vous aide à connaître vos droits" , se souvient Marie-Claire, la compagne de Marc.

 

L'expertise médicale réclamée par la justice est formelle : l'erreur de diagnostic est "constitutive d'une prise en charge inadaptée" et le retard du traitement chirurgical représente "une perte de chance non discutable chez ce patient" . Or, en matière de compression médullaire, les chances de récupération sont d'autant plus grandes "que la décompression a été effectuée le plus rapidement possible" .

 

Le 15 janvier 2001, le tribunal de grande instance de Paris condamne l'hôpital Saint-Michel pour "absence fautive de tout neurologue le jour des faits" , "dysfonctionnement" , "manquement et insuffisances" et un médecin pour "faute" . En référé, Marc Casanova obtient une provision d'indemnités de 22 877 euros. Lui qui ne peut plus travailler et ne dispose que de 450 euros par mois au titre de sa pension d'invalidité utilise cet argent pour aménager son logement et pour rémunérer une aide ménagère.

 

Mais la procédure judiciaire rebondit. En mars 2003, la cour d'appel de Paris infirme la décision de première instance et demande à Marc Casanova de restituer la provision perçue à la compagnie d'assurances de l'hôpital ­ préalable à l'obtention d'un pourvoi en cassation. "Ce fut un choc terrible, une bombe, on n'a pas du tout compris ce qui s'était passé, notre avocat était pourtant très confiant" , se souvient Marie-Claire. "Je me retrouve ruiné par mon état de victime" , résume Marc Casanova.

 

Un huissier constate son insolvabilité. L'entourage se mobilise. Un comité de soutien regroupant plus d'une centaine de personnes ­ dont la magistrate Nicole Maestracci, l'écrivain Thierry Séchan, le docteur Martin Winckler ­ et un site Internet (www.soutienmarcasanova.org) sont créés. A ce jour, environ 9 500 euros ont été récoltés. Cela suffira-t-il à obtenir un pourvoi en cassation ? Marc Casanova s'accroche à ce combat judiciaire comme à une bouée.

 

Sandrine Blanchard


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