Noël, le réveillon, les fêtes, la bonne bouffe, les cadeaux, le rire des enfants, le baromètre calé sur Beau fixe... Tout ça c’est de l’histoire ancienne pour la famille Françoise, d’Etang-Salé. En ce qui les concerne, la vie s’est arrêtée le 11 janvier 1999, au beau milieu de l’avenue Raymond-Barre, en centre ville, quand le petit Guillaume, à peine âgé de 4 ans, a pris son destin en pleine figure. Depuis, il est paralysé, handicapé à 85%, et tout le monde s’en fout...[22 décembre 2005]
Le 11 janvier 1999, le destin s’appelait Annie Lacouture, il roulait à bord d’une Renault immatriculée 734 YR 974 qui entreprit de dépasser, à hauteur de l’ancien Géant 2000, un taxi dont le conducteur déposait des clients... Il advint que “lors de cette manœuvre le véhicule conduit par Mme Lacouture fut impliqué dans un accident...”. Et Guillaume se trouvait dans la trajectoire de cette Renault. Pour lui, ce fut la fin du monde. En quelques centièmes de seconde son avenir, sa personnalité, ses rêves futurs, joies et peines, tout son être qui s’organisait en perspective, ont été fracassés, annihilés dans une explosion au goût amer. Juste le temps d’un battement de cœur qui s’affole et puis plus rien... Sa maman, Rita, qui marchait avec ses enfants autour d’elle et aux bras, est paniquée. Son fils est au sol, inconscient, la cuisse ouverte, la tête touchée, du sang partout. Elle est étreinte par une panique glaciale. Elle n’entend plus rien. Tout va au ralenti comme dans un flou cotonneux, un brouillard de désespoir. Il y avait plein de gens qui s’agitaient, s’attroupaient, Monsieur le maire qui est arrivé. On l’avait prévenu. Et pour cause, Annie Lacouture n’est autre que sa fille. Et puis les gendarmes, les pompiers... Tous ces gens, qui parlent, bougent, courent. Le maire qui discute avec les gendarmes...
“IL N’EST JAMAIS VENU NOUS VOIR...”
Mme Françoise n’est jamais sortie du cauchemar. Guillaume non plus. Après le coma, 1 061 jours d’ITT, si tant est qu’une donnée pareille soit seulement significative, Guillaume Françoise est handicapé à 85%... Il est paralysé des jambes, bouge un peu mais de façon non utilitaire ses bras, des attelles et un corset-coquille le maintiennent dans son fauteuil roulant. Son cerveau aussi a été touché, il souffre de “déficits cognitifs incompatibles avec une vie relationnelle décente...”. Guillaume ne courra plus jamais. Il ne connaîtra pas le temps des copains, les premiers émois amoureux, ni les chagrins. Sa vie se passe entre les murs de la petite case de ses parents et les établissements hospitaliers où il reçoit des soins aussi continus que ses souffrances. Mme Françoise n’a pas reçu beaucoup d’aide depuis ce drame. Les choses ont même été assez embrouillées. Le jour de l’accident, explique-t-elle, “... le maire est venu chez moi. Il m’a proposé de venir le voir à son bureau, le jour même, et qu’il attendrait jusqu’au soir. Moi je n’ai pas voulu aller là-bas... Mon fils était à l’hôpital, il fallait que je sois auprès de lui... Et puis je n’ai plus jamais entendu parler de lui. Il n’est jamais venu nous voir, ni moi, ni mon fils, ni à l’époque de l’accident, ni jamais. Et sa fille non plus...”. Un voile de silence, voire d’indifférence s’est abattu sur l’affaire. Après que Mme Françoise a bien expliqué aux gendarmes que c’était bien Annie Lacouture qui conduisait, seule à bord de son véhicule et non son père, le maire d’Etang-Salé, comme le croyaient les militaires, le procureur de la République de Saint-Pierre a classé l’affaire au pénal. Pas de procès en correctionnelle. D’ailleurs, Mme Françoise n’avait pas trouvé grand monde pour s’occuper de ses intérêts. Un avocat qu’elle avait sollicité en ce temps-là, lui avait demandé si elle avait 100 000 francs à mettre dans cette affaire. Faute de pouvoir répondre par l’affirmative, Mme Françoise s’était vu éconduire.
SON ÂME DE PETIT GARÇON EST EMMURÉE...
En désespoir de cause, Mme Françoise, qui n’est pas accoutumée aux subtilités judiciaires, s’est rabattue sur le bottin téléphonique. Elle a retenu le nom de Me Folio qui lui disait quelque chose. Et le cabinet de Me Folio a pris en charge les intérêts de Mme Françoise et de son fils, dans le cadre de la procédure civile qui seule pouvait être envisagée. Le 5 décembre dernier, après moult péripéties fruit de la guérilla menée par les assurances AGF qui couvrent Mme Lacouture, et jouent au plus serré - on est là dans une affaire de pognon où la douleur humaine fait l’objet de marchandages surréalistes - l’affaire était audiencée. Mais, par quelque mystère procédural, elle a été reportée au 26 février 2006. Près de sept ans après les faits, justice n’a toujours pas été rendue à Guillaume Françoise. Par-delà sa métamorphose cruelle, et le sarcophage de souffrance dans lequel son âme de petit garçon est emmurée, Guillaume attend, sans trop comprendre, un drôle de Père Noël qui ne passe plus. Putain, c’est crade parfois la vraie vie !
Philippe Le Claire
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