Après le speed dating, le job dating. C'est le concept que développe depuis 2004 l'Association pour l'insertion sociale professionnelle des travailleurs handicapés. Hier, ces entretiens éclair avaient lieu au Stade de France. Reportage.
julia pascual
LIBERATION.FR : mardi 12 février 2008
«Respectez les règles du jeu, sans stress... On est là pour la rencontre... Vous avez douze minutes, et après on tourne», annonce un homme en costume cravate, qui agite une cloche pour marquer le départ du chrono. Devant lui, un groupe d'hommes et de femmes répartis en 52 tête-à-tête éclatent de rire, comme pour marquer le ridicule de la situation, avant d'engager des conversations.
Cela ressemble fort à du speed-dating, ces soirées tendance où des binômes attablés pendant quelques minutes cherchent à provoquer la rencontre amoureuse...ou charnelle, au cours d'un inventaire aguicheur des qualités de chacun. Mais ce matin, au Stade de France, les idylles qui se forment sont purement professionnelles.
"66% de personnes en CDI ou CDD"
52 recruteurs rencontrent 52 candidats. Singularité des demandeurs d'emploi : tous ont le statut Cotorep. Le « job dating » est un concept et une marque déposés par l'Adapt (Association pour l'insertion sociale et professionnelle des personnes handicapées). «Tout est basé sur la rencontre, affirme Dominique Le Douce, chargé du développement associatif à l'Adapt. Les recruteurs circulent de table en table. Ils ont balayé les CV et vont vers ceux qui les intéressent. Le peu de temps imparti force à se concentrer sur les compétences professionnelles et la motivation. Les personnes handicapées s'habituent aussi à des situations de recrutement. Et puis ça donne parfois envie d'organiser un entretien plus long à un autre moment.» Et il paraît que cela fonctionne. «Sur les quatre job dating organisés en 2006, on recense 66% de personnes placées en CDD ou en CDI», affiche Dominique Le Douce.
La session d'hier a été organisée par la maison de l'emploi de Plaine Commune (Hauts-de-Seine), en partenariat avec plusieurs grandes entreprises du territoire, comme Bouygues bâtiments, Generalli, Alstom ou Siemens. Hubert De Vaublanc, conseiller ANPE, a piloté la sélection des 52 candidats, dont la majorité souffre de handicaps physiques plutôt légers: «On est partis de la liste des 1.000 travailleurs handicapés de Plaine Commune. On en a préselectionné 350... On n'avait pas vraiment de critères... Je ne savais pas encore quels métiers allaient être demandés.»
"Comme sur un forum"
Sur les 350 personnes convoquées, seules 120 se sont présentées : «On n'en a gardé que 52, qu'on a formées aux entretiens pendant trois jours. Pour des questions de coûts et d'organisation, on ne pouvait pas faire plus. Et puis il y en avait qui n'étaient pas prêtes à travailler.» Seul souci rencontré : pas assez de personnes qualifiées. L'ANPE a donc convoqué en renfort une petite dizaine de cadres handicapés hors Plaine Commune.
Quel est l'intérêt pour les entreprises de participer à un tel événement (à part celui de respecter le quota légal de 10% d'embauche de personnel handicapé)? «C'est comme sur un forum. Les recruteurs peuvent voir six personnes en une matinée», affirme Hubert de Vaublanc. «On se fait une première idée du candidat, on pose les questions fondamentales et on vérifie la compatibilité du handicap avec le poste à pourvoir, témoigne Véronique Dubois, de Siemens. Mais ça nécessite un entretien supplémentaire.» «Sur six personnes, je vais en recontacter cinq pour des postes de manutentionnaires et de commerciaux sédentaires. La dernière ne pouvait pas porter des charges lourdes», résume Céline Mourget de Fedex, entreprise qui n'atteint pas encore le quota imposé par la loi.
"On ne peut pas tout dire"
Steve Sellem, qui souffre du dos, n'a eu droit qu'à un seul entretien : «Je n'ai vu qu'une personne des Assedic qui cherche un manutentionaire.» A 42 ans, fatigué d'être payé au Smic, d'enchaîner depuis six ans les formations et de recommencer toujours à zéro, il s'efforce d'être polyvalent : «Je peux être chauffeur, agent de sécurité ou de propreté, horticulteur, ou encore faire de la maintenance informatique... Mais on est mal adaptés aux besoins... Ici, ils cherchent des bac + 3 ou plus... » Nordine Belarbi, 46 ans, dont le seul handicap est de ne pas pouvoir courir, a eu plus de chance : «J'ai vu la RATP, Fedex et DHL... J'ai repéré d'autres sociétés que j'irai voir au buffet de midi.» Dehbia, 23 ans, qui a perdu presque toute la vue, dresse elle aussi un bilan positif, même si la règle des douze minutes la stresse: «Je me répète qu'il faut que je me dépêche, mais on ne peut pas tout dire... Et les recruteurs se font quand même une idée.»
Stop. La cloche retentit. Au suivant.
Source :
http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/309647.FR.php